Le rapport au temps

Le rapport au temps

 

Sommaire de cette page (contenus les plus récents en tête) :

 

  • Projets de contributions (septembre 2017)
  • Bilan historiographique
  • Réunions de mai-juin 2016
  • Premières réflexions (2015-septembre 2016)

 

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Projets de contributions (septembre 2017)

 

 

BELLARBRE Julien

Adémar de Chabannes et les âges du monde. De nouveaux éléments concernant le « millénarisme » de l’auteur. La biographie de référence sur le célèbre chroniqueur angoumois et limousin Adémar de Chabannes (989-1034) est celle que l’historien américain Richard Landes a publiée en 1995 ; intitulée Relics, apocalypse and the deceits of history*, elle évoquait à plusieurs reprises le « millénarisme » de l’historien médiéval. Adémar de Chabannes aurait donc fait partie de ces auteurs particulièrement attentifs aux manifestations surnaturelles survenues à proximité du millénaire de l’Incarnation ou de la Passion du Christ. Cette thèse a été fréquemment contredite, notamment par les chercheurs français, peu favorables à l’idée des terreurs de l’An Mil (1). En se fondant sur le seul passage de la Chronique où Adémar de Chabannes se livre à un exercice de comput chronologique (soit le début du livre II), cet article se propose d’apporter de nouveaux éléments concernant le millénarisme du chroniqueur. Dans le passage sus-cité, Adémar s’essaie à estimer l’âge du monde, non pas depuis l’Incarnation ou la Passion, mais depuis les origines. Or, selon certains auteurs chrétiens comme Commodien, Lactance, ou Julius Quintus Hilarianus, c’est au bout de 6000 ans, en comptant à partir de la Genèse, que se produira un événement majeur pour l’humanité. En refaisant les calculs d’Adémar de Chabannes, j’ai constaté que ce dernier avait modifié ses sources pour arriver exactement à un âge du monde de 6000 ans à la date de 800, qui correspond au couronnement impérial de Charlemagne. Cela cadrerait bien avec la glorification extrême de la figure du premier empereur franc auquel se livre Adémar dans sa Chronique, et pourrait amener de nouveaux éléments sur son millénarisme, cette fois tourné vers un passé carolingien en cours de mythification.

 

(1) Par exemple Sylvain Gouguenheim, « L’histoire d'un mythe : l’invention des terreurs de l'An Mil. Étude et critique historiographique, d'Abbon de Fleury à Richard Landes », Archivum latinitatis Medii Aevi (Bulletin Du Cange), 1998, p. 111-190. 

 

BOUCHAUD Pauline

Je me propose - sans surprise - d'étudier le rapport au temps de l'historien limousin Étienne Maleu au début du XIVe siècle. Il s'agirait de s'intéresser à la manière dont le chanoine saint-juniaud perçoit l'époque qui lui est contemporaine (temps de décadence ?), les temps futurs (menace ou temps d'espoir ?) et surtout le passé (comment l'historien reconstruit-il le passé de son église dans son oeuvre ?). Il faudrait, à mon sens, également s'arrêter sur la manière dont Étienne Maleu - qui est véritablement un passionné de chronologie - traite du temps dans sa chronique d'un point de vue plus formel, sur les systèmes de datation employés, sur la fréquence et la précision des dates données.

En ce sens, une approche comparative - avec Geoffroi de Vigeois qui a été étudié par plusieurs membres de RHL, voire avec plusieurs autres historiens limousins (Adémar de Chabannes, Pierre Coral, Bernard Gui, etc.) - me semblerait fort instructive, si une ou plusieurs autres personnes étaient intéressées par un article sur le rapport au temps des historiens limousins au Moyen Âge.

 

Collectif

Le temps chez Geoffroi de Vigeois. Le petit groupe qui travaille actuellement à la publication de la chronique essayera d'étudier le rapport au temps qui s'y exprime, en contrepoint au projet de Pauline Bouchaud.

 

BOUSSEYROUX Pascal

Je confirme mon intention de rédiger un petit article sur les horloges municipales en Corrèze. Il s'agira de déterminer si leur installation procède d'une forme de modernisation accompagnant la révolution industrielle ou bien si elle reflète un processus de laïcisation du temps. Les attitudes des municipalités face aux évolutions de la notion de l'heure (heure d'été, heure allemande) méritent elles aussi examen.

 

BROUSSE Vincent

Je suis intéressé pour écrire sur Le temps vécu, le temps perçu par les témoins, les victimes & les accusés, ce à partir des sources judiciaires de la série U. Donc de 1800 à 1940. Il s'agirait de confronter les mentions du temps, de l'heure, par les habitants des campagnes et des villes, avec l'heure probable, officielle. Temps calculé, estimé par rapport au lerver et coucher du soleil. Par rapport aux activités exta-ordinaires, ou régulières. Temps des travaux aux champs, les temps des animaux. Temps masculin et féminin ( quelles références spécifiques ? / travaux extérieurs, domestiques) Le changement d'heure, en juin 1916 , avec l'heure d'été et l'apparition de deux temps...les cloches et leurs sonneries sont-elles des indicateurs ? Possession ou pas de montre, d'horloge...

Enfin, il ya un temps judiciaire, du juge d'instruction, "moderne" confronté à une temporalité du monde rural différente.

 

LARIGAUDERIE André

La perception du temps qui passe dans les bâtiments monastiques est perceptible grâce à l observa­tion des rayons lumineux qui pénètrent au travers des ouvertures. La position et le déplacements des taches lumineuses permet d ‘apprécier les heures , mais aussi les saisons. La multiplicité des lieux : église, salle du chapitre , réfectoire dans la journée et le dortoir la nuit sont autant de cadrans so­laires ou lunaires. Ces chemins de lumières viennent en complément d’autres moyens pour respec­ter le calendrier liturgique et la célébration des offices.

 

LESTIEUX Nicolas

Je présente deux propositions que je ne pense pas pouvoir mener de front. Comme elles considèrent le temps de deux manières différentes, la cohérence de l’ouvrage sera juge d’une des deux (ou d’aucune des deux).

Les rythmes du temps dans les registres consulaires à l’époque moderne (XVIe-XVIIe siècles). Edités au XIXe siècle sous la direction d’Emile Ruben, les registres consulaires de Limoges sont un témoignage inestimable de la vie politique, sociale, économique, culturelle du château et de la ville elle-même à l’époque moderne. Ce sont aussi des documents évoquant différents rythmes temporels, à travers les événements qui marquent une année « civile », et parfois « religieuse ». Ils révèlent ainsi les différents temps dans lesquels sont inclus les consuls : rythme annuel des élections consulaires, nomination des « répartisseurs » de la taille, temps long des procès, rythme événementiel des pestes, guerres, paix, passages des armées et des brigands... Adopter le point de vue du temps permet d’éclairer ces registres sous l’angle de la mémoire, du souvenir utile pour la communauté, mais aussi pour les consuls et leur famille.

L’obéissance et la loyauté d’une cité dans les temps de l’Histoire : les figures du gaulois Duratios et du chevalier Du Guesclin à Limoges aux XVIe et XVIIe siècles. A partir d’un corpus d’écrits historiques d’érudits locaux ou écrivant sur le Limousin (l’avocat général Simon Descourtures, l’auteur des Annales manuscrites de Limoges de 1638, Bonaventure de Saint-Amable, l’intendant Louis de Bernage…), il s’agit de comprendre comment ces auteurs se sont servis de deux épisodes considérés comme historiques mais au récit discutable : la cession du siège de proconsul au gaulois Duratios par César, et la reddition de Limoges au chevalier Du Guesclin. Les sources utilisées sont étudiées et les écrits, replacés dans leur contexte d’écriture, montrent comment ces figures sont utilisées politiquement par leurs auteurs.

 

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Bilan historiographique

présenté lors de l'assemblée générale du 2 octobre 2016

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NB. Les textes qui suivent étaient destinés à un exposé oral ; ils sont présentés ici sans souci rédactionnel particulier.

 

 

Le rapport au temps

Pauline Bouchaud

 

Point historiographique1

 

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, l’historien a toujours été amené à accorder une attention particulière au temps, d’une part parce que son objet d’études (i.e. le passé qu’il étudie) évolue dans le temps, d’autre part parce que lui-même s’inscrit dans le temps (le présent).

Au XIXe siècle déjà, les historiens positivistes évoquent le rapport que l’historien doit avoir au temps : dans leur Introduction aux études historiques de 1898, Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois reviennent en effet sur la nécessité de la datation.

Mais c’est avec l’École des Annales, dans les années 1930-1950, que le temps devient véritablement un objet d’études à part entière (cf. Lucien Febvre et sa célèbre dénonciation de l’anachronisme). La thèse de Fernand Braudel sur la Méditerranée au temps de Philippe II, en 1949, constitue un tournant majeur : le temps devient alors une construction intellectuelle de première importance. Braudel érige ici l’espace en objet et conceptualise des temporalités propres à cet objet (géographique, sociale, individuelle) dont il étudie l’emboîtement. Braudel a également commis un article sur la longue durée dans les Annales en 1958, une notion qui a été reprise et poussée à l’extrême par Emmanuel Le Roy Ladurie puisqu’on assiste avec ce dernier au ralentissement des rythmes temporels dans le passage du temps historique à un temps climatique.

Si la question des ordres du temps et de l’emboîtement des temporalités continue par la suite à intéresser les historiens comme Krystof Pomian (L’ordre du temps, 1984 – ouvrage signalé par Pascal Bousseyroux), on s’intéresse de plus en plus, après la Seconde Guerre Mondiale, aux rapports entre histoire et mémoire (Le Goff, Histoire et mémoire, 1988) et à l’inscription des historiens de toute époque dans le temps présent (avec la fondation de l’Institut d’Histoire du temps présent par exemple).

Nombreux sont les philosophes (comme Paul Ricoeur ou Michel Foucault), sociologues (pensons à Maurice Halbwachs et à son ouvrage Les cadres sociaux de la mémoire), anthropologues (avec par exemple les études publiées en 1995 sur le temps et la mémoire du temps en Afrique) et ethnologues (pensons à l’ouvrage Inventions européennes du temps : temps des mythes, temps de l’histoire paru en 2004) à s’être intéressés au temps.

Du côté des historiens, les thématiques autour du temps ont quelque peu évolué durant les quinze dernières années. Elles se sont focalisées autour des régimes d’historicité de François Hartog, malgré les critiques qu’a pu susciter cette vision jugée très occidentalo-centrée (cf. Jack Goody, Le Vol de l’Histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, 2006) :

  • un régime « passéiste », au cours duquel le temps de référence est le passé qui est perçu comme un catalogue de modèles de comportements pour le présent, comme le résume la formule cicéronienne historia magistra vitae. Le temps est alors statique, les hommes de tous les siècles sont en quelque sorte contemporains. Ce modèle prévaut jusqu’au XVIIIe siècle.

  • un régime « futuriste », marqué par l’avènement de l’idée de progrès. Il apparaît dès le XVIe siècle et s’impose avec les Lumières et la Révolution. L’après n’est désormais plus réductible à l’avant (A. Prost) ; le futur est la nouvelle valeur de référence. Ce régime prévaut jusque dans les années 1970-1980.

  • un régime « présentiste » qui s’est imposé depuis, où le temps est devenu un perpétuel présent, ce qui a également modifié les rapports de notre société au futur et au passé. Le futur n’est plus seulement envisagé comme un progrès mais également comme une menace ; la préservation de l’ancien peut désormais l’emporter sur la modernisation. « Le passé ne passe plus : nous sommes envahis par la mémoire » (A. Prost).

De nouvelles études sur le rapport au temps, abordant de nouvelles thématiques (avec par exemple l’ouvrage de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles : analyses contrefactuelles et futurs non advenus, 2016), ont vu le jour récemment, mais l’essentiel des travaux sur cette question sont en anglais (pensons aux œuvres de Stephen Kerm ou de Vanessa Ogle).

Par ailleurs, s’il existe un nombre important d’ouvrages qui envisagent le rapport au temps d’un point de vue théorique ou global, en revanche, nous n’avons recensé qu’une seule étude récente ayant pour objet l’étude du temps dans un espace concret : il s’agit de la thèse de Roman Krakovský sur le temps en Tchécoslovaquie communiste parue en 2014.

Étudier le rapport au temps des sociétés limousines permettrait donc à RHL de s’inscrire dans des thématiques actuelles de la recherche et d’étudier un cas pratique en essayant de comprendre de quelle manière les théories élaborées quant à la perception du temps s’appliquent dans l’espace limousin.

 

Thématiques de recherche

 

Il s’agira de s’interroger sur la perception du temps par les sociétés limousines à travers les siècles, de se demander comment ces sociétés s’inscrivent dans une profondeur temporelle.

Pour ce faire, il sera possible de s’intéresser à l’emboîtement des temporalités (temps cyclique de la nature ou de la liturgie, temps linéaire de l’humanité, temps urbain, temps rural, temps civique, temps religieux, etc. ; il faudra aussi se demander comment les populations vivent les changements de calendrier).

Le sujet invite également à s’intéresser à la (re)construction du passé et à ses enjeux (on pourra ici étudier l’écriture ou les réécritures de l’histoire du Limousin mais aussi les reconstructions iconographiques de son passé, se poser la question de la conservation des actes, étudier les faux, voire même s’essayer à l’histoire contrefactuelle comme le propose Robert Chanaud).

Il faudra également s’interroger sur les idées de progrès, d’innovation en Limousin (qu’est-ce qui est perçu comme moderne ? à partir de quand les sources limousines sont-elles tournées vers le futur ?) et pourquoi pas sur les futurs non-advenus (utopies, mouvements millénaristes, attentes déçues de la société limousine).

Enfin, nous pourrons revenir sur le présent et l’épineuse question de la mémoire.

 

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Réunion des médiévistes (28 mai 2016)

Présents : Claude Andrault-Schmitt, Pauline Bouchaud, Robert Chanaud, Catherine Faure, Luc Ferran, Bruno Lamiges, Martine Larigauderie, Évelyne Proust, Thomas Schneider.

La discussion s'est centrée sur le thème de la relation au temps, proposé par Pauline Bouchaud. Un des axes importants de cette recherche serait de vérifier sur le concret du terrain limousin les hypothèses théoriques formulées par Hartog et Koselleck (le Limousin est ici notre terrain de recherche, et non le sujet de notre recherche).

 

Histoire de l'art

Claude Andrault-Schmitt et Evelyne Proust proposent les interrogations suivantes.

 

Qu'est-ce qu'être moderne au Moyen Âge ? Pour la majorité des acteurs cela correspond à un retour au passé. Cette interrogation rejoint le thème de d'innovation, notion qui à notre époque est pourtant tournée vers le futur. À partir d'observations sur Saint-Léonard, Éric Sparhubert a constaté un décalage temporel entre les nouveautés architecturales du temps et l'architecture réalisée, qui faisait appel à un vocabulaire démodé, dans l'intention de se relier à celle de Saint-Martial. Plus généralement, voir les références à l'église des fondateurs

 

Y-a-t-il des illustrations limousines montrant la vision du temps ? Des projets de construction qui n'ont jamais vu le jour ?

 

La fin des temps, le Jugement : cf. le tympan de Beaulieu.

 

Les reconstructions iconographiques du passé.

 

Les objets de la maîtrise du temps, cloches, etc. (voir article de P. Flandin-Bléty ?).

 

Les destructions comme remise en cause du passé.

 

Diplomatique : le rapport au passé vu à travers les actes de la pratique

 

L'étude des actes faux est révélatrice d'une vision du passé et des manipulations qu'on lui fait subir. Anne Massoni en a donné un exemple pour le chapitre du Dorat. On connaît les faux grandmontains (non limousins). Les médiévistes de RHL ont-ils connaissance d'autres cas ?

 

La sélection des actes « utiles » dans un minutier de notaire comme celui des Bordas de Saint-Léonard serait également révélatrice (T. Schneider).

 

On pourrait raisonner de même en ce qui concerne la sélection des actes dans la construction d'un cartulaire.

 

Les passages d'un calendrier à l'autre (style de l'Annonciation / style de Pâques). Pour l'époque moderne : le calendrier révolutionnaire.

 

Histoire religieuse

 

Les mouvements de sécularisation qui ont avorté. Les réformes religieuses.

 

Etudier un ordre religieux et voir le temps qu'il privilégie ?

 

L'obsession de la continuité dans les listes d'évêques où l'on bouche les lacunes.

 

Le passé comme légitimation, question de la memoria. Y a-t-il des cas connus de damnatio memoriae ?

 

Histoire sociale

 

Approche comparée du temps entre villes et campagnes.

 

L'imbrication des temps : temps des agents royaux / temps du quotidien.

 

Les généalogies familiales. L'invocation de la mémoire pour marquer une continuité. Les prénoms comme marqueurs d'une famille, d'un lignage.

 

Histoire intellectuelle

 

Les figures d'érudits de l'époque moderne qui font des sélections dans les fonds ecclésiastiques (cf. ms lat de dom Col à la BNF)

 

Histoire politique

 

Temps de guerre / temps de paix.

 

Le temps comme entrave : les règlementations.

 

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En première analyse, quelques propositions de recherche sur lesquelles les présents pourraient s'investir.

 

Cl. Andrault-Schmitt : l'architecture historicisante (avec E. Sparhubert) ; le mélange des générations familiales (avec Ch. Rémy).

 

B. Lamiges : le temps dans les lettres de rémission à partir d'un corpus de plus de 700 actes (temps politico-idéologique / le temps des hommes).

 

M. Larigauderie : le temps de l'emphitéote des campagnes.

 

Th. Schneider : la transmission de la mémoire à travers les actes de la pratique.

 

R. Chanaud : les livres de raison.

 

P. Bouchaud : E. Maleu et sa perception du temps.

 

Le groupe qui travaille sur Geoffroi de Vigeois : le temps chez Geoffroi de Vigeois.

 

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Réunion des modernistes et contemporanéistes (18 juin 2016)

 

Présents : R. Chanaud, P. Chartagnat, C. Faure, Ph. Grandcoing, M. Kiener, B. Lamiges, M. Tandeau de Marsac.

 

Pistes de réflexion :

 

* Philippe Grandcoing rappelle les travaux de Corbin : Le temps, le désir et l'horreur (1ère éd. 1991) ; la question des horloges publiques

 

* l'arrivée de la modernité du temps : le temps fixe à la ville / au village

 

* le rapport au temps chez les illettrés

 

* le rapport au passé / invention de la notion de patrimoine

 

* la mémoire généalogique qui subsiste pour éviter les mariages consanguins

 

* l'âge d'or en Limousin (P. Vallin pourrait aborder ce dernier aspect ?)

 

* Dominique Danthieux : les utopies ?

 

* L'avenir du Limousin ou les futurs non advenus pourraient être des pistes de réflexion. L'exposition de Stéphane Capot, Entre rêve et réalité : architecture et urbanisme à Limoges depuis la Révolutionserait un point de départ intéressant.

 

* le temps chronométré : 1820 : registre des courses de Texonnieras ?

 

* le temps de cuisson dans la porcelaine

 

* le rôle du chemin de fer dans l'unification du temps ; construction des ponts pour gagner du temps

 

Pour les contemporanéistes ce thème du temps présente deux écueils : c'est un thème exploratoire, et il faudrait éviter un ouvrage manquant de cohésion interne. L'ouvrage pourra sans doute trouver son public savant mais aurait plus de difficultés au plan local. On pourrait plutôt envisager un colloque sur cette thématique en lien avec l'université ?

 

Propositions :

 

- Ph. Grandcoing, le rapport au passé : invention du patrimoine public/ passé ; archives judicaires (perception du temps, temps vécu) ; dans les années 1830-40, on est toujours sur un temps non chronométré.

 

- M. Tandeau de Marsac : l'horloge de Saint-Léonard

 

- P. Bousseyroux : naissance du temps municipal, les horloges en Corrèze (nouveau)

 

- M. Kiener : l'enfant et le temps scolaire

 

- R. Chanaud : le temps dans les livres de raison

 

 

Premières réflexions (2015-septembre 2016)

 

 

Pauline Bouchaud :

L’expérience sociale du temps en Limousin de l’Antiquité à nos jours

Le temps est une construction sociale. Toutes les sociétés n’ont pas le même rapport au temps.

Dans la nôtre, d’après F. Hartog et R. Koselleck, trois régimes d’historicité se sont succédés :

- un régime « passéiste », au cours duquel le temps de référence est le passé qui est perçu comme un catalogue de modèles de comportements pour le présent, comme le résume la formule cicéronienne historia magistra vitae. Le temps est alors statique, les hommes de tous les siècles sont en quelque sorte contemporains. Ce modèle prévaut jusqu’au XVIIIe siècle.

- un régime « futuriste », marqué par l’avènement de l’idée de progrès. Il apparaît dès le XVIe siècle et s’impose avec les Lumières et la Révolution. L’après n’est désormais plus réductible à l’avant (A. Prost) ; le futur est la nouvelle valeur de référence. Ce régime prévaut jusque dans les années 1970-1980.

- un régime « présentiste » qui s’est imposé depuis, où le temps est devenu un perpétuel présent, ce qui a également modifié les rapports de notre société au futur et au passé. Le futur n’est plus seulement envisagé comme un progrès mais également comme une menace ; la préservation de l’ancien peut désormais l’emporter sur la modernisation. « Le passé ne passe plus : nous sommes envahis par la mémoire » (A. Prost).

Ces régimes d’historicité sont néanmoins des modèles théoriques. Il serait intéressant de les confronter à la réalité à travers des exemples concrets issus d’un cadre régional homogène, le Limousin, et de comprendre comment les sociétés limousines conçoivent le temps, comment s’articulent pour elles les catégories du passé, du présent et du futur à travers les siècles. En effet, les comportements, les modes de pensée, les formes d’art, d’architecture, d’écriture sont conditionnés par le rapport au temps (pensons par exemple à Chateaubriand qui est tiraillé entre régime ancien et régime moderne et en a conscience comme on le voit dans ses Mémoires d’outre-tombe où il se présente comme un nageur qui a plongé entre les deux rives du fleuve du temps, celle du passé et celle de l’avenir : en effet, si l’on retrouve chez lui – dans son premier ouvrage notamment, Essai historique sur les révolutions – la conception de l’histoire comme dispensatrice d’exemples, l’on constate que sa vision se modifie, envisage non plus un futur qui serait la réitération du passé mais un futur inédit et l’on voit changer le sens de son regard qui ne va plus du passé vers le présent mais part du futur, notamment dans le chapitre de ses Mémoires intitulé « Ce que sera la Révolution de Juillet »).

Quelques angles d’approche possibles du rapport au temps des sociétés limousines : étude des temps dynastiques (princiers, monastiques, etc.), des modèles que sont les saints, des mouvements millénaristes et de leurs échos dans notre région ; étude des concepts de patrimoine et de mémoire à l’époque contemporaine, etc.

Les expériences du temps peuvent concerner la macro et la micro-histoire : étude du traitement du temps dans une œuvre, du rapport au temps d’un individu à travers sa biographie, d’une ville à travers son architecture, etc.

 

R. Chanaud : histoire contrefactuelle ?

Je soumets l'idée, peut-être irréaliste, de greffer sur cette thématique du temps celle de l'histoire "contrefactuelle" prônée par Q. Deluermoz et P. Singaravélou dans Pour une histoire des possibles (Seuil, 2016, 446 p., ouvrage stimulant quoique parfois exagérément abstrait).

 

L'histoire avec des si, ou contrefactuelle, ou What if history, ou Alternate history est regardée avec méfiance par les historiens français alors que les Anglo-saxons lui ont fait une place et que les hypothèses contrefactuelles sont couramment employées par les autres sciences sociales (sociologie, économie...). Les auteurs montrent qu'on ne doit pas la réduire à des rêveries de café du commerce (si le nez de Cléopâtre...) ni aux uchronies dont raffolent les amateurs de science fiction(*). À condition de ne jamais se départir de sa rigueur méthodologique habituelle, l'historien peut en faire son miel. Ci-dessous juste quelques pistes.

 

Et si le kaolin avait été découvert a Saint-Yrieix au début XVIIIe, avant Meissen ou peu après ? Ou au contraire en 1850 ? Quelles conséquences pour le développement de Limoges, pour ses autres industries, pour la manufacture de Sèvres, etc. ?

Et si Limoges avait été le siège d'un parlement ?

J'arrête ici.

 

Une autre piste peut-être plus prometteuse  est celle des "futurs non advenus". Car "le passé de l'historien a été le futur des personnages historiques". Voir les attentes ouvrières en 1848, toutes les utopies, les millénarismes, les mouvements de réforme religieuse, etc. Les rêves et les espoirs déçus des acteurs du passé sont des faits historiques vrais. Et tout cela rejoint indéniablement la question du rapport au temps. Mais oserons-nous ?

 

(*) Dont je suis, je l'avoue. Je devance ainsi la question "D'où tu parles camarade ?"

 

Pascal Bousseyroux :

Le rapport au temps est un thème très intéressant, peut-être plus difficile à mettre en œuvre que la famille. En parcourant quelques références, j'ai retrouvé les éléments d'un livre un peu ancien mais riche de K. Pomian sur L'ordre du temps (Gallimard, 1984), dans lequel il décline 4 visions de la temporalité : la chronométrie, la chronographie, la chronologie, la chronosophie.... La question centrale est ici celle des temporalités et de leurs emboîtements.

Mais on pourrait s'intéresser à la question de la conquête et de la maîtrise du temps, à travers le thème des horloges municipales et des cloches : Alain Corbin a évoqué cette question dans son livre sur Les Cloches de la terre (Albin Michel, 1994).

 

Nicolas Lestieux :

La thématique du temps est pertinente. Elle permettrait de rendre concrètes des notions de temporalités et de régime d'historicité. Je reprends l'idée d'observer le regard que portent les habitants de la province sur l'Histoire du Limousin et la Marche, depuis leur propre actualité (j'avais tenté une analyse succincte de cela en master pour le XVIe siècle sur un autre espace).

Quelques idées en vrac : le temps, c'est aussi le temps politique (la mise en oeuvre de décisions d'acteurs locaux, de conseils municipaux fréquents ou moins fréquents, pour l'époque moderne c'est aussi la circulation des informations, depuis Paris, dans toute la province), le temps financier (impôts, comptabilité des livres de comptes, des budgets), le temps religieux (fêtes religieuses, ostensions même si j'imagine que beaucoup d'études ont déjà été réalisées sur ce thème).

 

Bruno Lamiges :

Il me semble qu'à travers les lettres de rémission du Trésor des Chartes on peut obtenir des résultats intéressants qui peuvent s'inscrire dans la thématique des différentes conceptions du temps évoquées par Pauline Bouchaud. En effet, dans les rémissions, et c'est ce qui fait la richesse de ce type de source, se croissent deux mondes, deux types de représentations : d'une part celles du pouvoir royal et de ses agents et celles des sujets. Ainsi en ce qui concerne le temps il est, me semble-t-il, tout à fait possible de mettre en parallèle deux conceptions du temps : le temps du roi et de ses agents qui est aussi le temps de Dieu, éternel par définition et le temps des sujets, des hommes, temporalité d'avantage inscrite dans le présent.

Ainsi, à partir des lettres de rémission limousines, des XIVe et XVe siècles, je compte mettre en parallèle les modalités d’un temps vertical, hiérarchisé, celui de Dieu et du pouvoir royal avec un temps horizontal, celui des sujets. La question que je pose étant la suivante : la conception du temps imposé par le roi et instrumentalisé par les agents royaux impose-t-elle par là même le temps du politique au le temps du vivant ? Appliqué aux Limousins de la fin du Moyen Age, la question peut révéler des réponses éclairantes.

 

Quelques pistes évoquées lors d'une discussion avec Anne Massoni et Catherine Xandry :

 

La perception du passé est forte en Limousin, tout particulièrement en ce qui concerne la 2e Guerre mondiale. Ce passé, « très présent » dans les esprits, est couramment instrumentalisé. Dans un autre registre on pourrait interroger les images du passé que révèlent le choix des noms de rues (à Limoges et ailleurs) ou les monuments commémoratifs comme le mémorial des Ardents, etc.

 

Pour le Moyen Âge, la question des documents faux est directement en prise sur le réinvestissement du passé. La charte du chapitre du Dorat, qui fait de Clovis, au retour de Vouillé, le fondateur du chapitre, est un excellent exemple. Mais peut-être les médiévistes de RHL ont-ils d'autres exemples en tête ? Sujet riche mais demandant une connaissance pointue de la diplomatique.

 

Le temps liturgique, le calendrier des fêtes de saints est une autre approche possible, tout comme le temps de la guerre (à quelle époque de l'année la fait-on ? La limitation dans le temps de la réquisition de l'ost est-elle respectée ?  Connaît-on en Limousin des exemples de « guerre des cloches » ? (quel clocher a le droit de sonner en premier ?)

 

Agnès Mangaud

Les thématiques proposées me semblent intéressantes mais une recherche sur la famille me tenterait particulièrement. Je travaille actuellement sur les bouchers ruraux d’ après-guerre à partir d’ entretiens. Ma recherche est pour l’instant généraliste mais j’ approfondirai volontiers sur la famille bouchère et notamment sur la place de la femme.

En ce qui concerne le rapport au temps, je pourrai tenter une étude sur la transmission du savoir et du savoir-faire dans ce corps de métier qu’est la boucherie ( si cela peut prendre place dans cette thématique).

Voici quelques réflexions rapides à partir d’un travail que j’ai débuté avec l’aide de Michel Kiener mais je suis prête à participer à une recherche plus élargie sur les listes nominatives de recensement par exemple.

 

Nicolas Lestieux : Une histoire du temps, des temporalités…

 

Quelques idées et pistes de recherches, qui rejoignent beaucoup les conclusions de la réunion tenue entre antiquisants et médiévistes, et qui s’appliquent à l’époque moderne.

 

Quelles temporalités scandent et rythment la vie des Hommes à une époque ? (le son des cloches, mais aussi les saisons, les fêtes religieuses… les évènements « civiques » ou religieux : choix des consuls, nomination d’un nouvel évêque, entrées de grands personnages, naissance/décès dans la famille royale, les Etats généraux, jusqu’aux élections…) : envisager la manière dont ces évènements sont vécus dans leur temporalité, leur retour, leur souvenir… Les populations (et quelles populations ?) vivent-elles ces évènements avec le souvenir des mêmes évènements passés ? Quelle en est la mémoire ?

 

Sources : - Les registres capitulaires, consulaires… explorés sur le point de vue culturel et pas politique - Les livres de raison, livres de compte, journaux intimes : fréquence des écrits, évènements rapportés - L’organisation de festivités pour les évènements royaux (naissance, décès…) dans les archives religieuses

 

Concernant le « temps civique », il peut être judicieux de regarder le temps de la prise de décision et de l’application des décisions dans différentes institutions locales ou à l’échelle de l’Etat moderne : - Quand et comment les décisions royales sont-elles appliquées ? (l’ouvrage de Jérémie Foa sur les commissions d’application des édits de pacification est intéressant sur ce sujet, même si les sources pour le XVIe siècle sont compliquées pour le Limousin) - Quand et comment les consulats, les échevins… prennent-ils des décisions ? Comment les font-ils appliquer ? Vérifient-ils leurs applications dans le temps ? Quand ? (sources : registres consulaires, chroniques, sources judiciaires ?)

 

Sur le temps religieux, pour rebondir sur l’évocation des évêques dans le compterendu de la réunion antiquisants-médiévistes, il pourrait être intéressant d’observer le temps entre la nomination et l’arrivée des évêques dans leurs diocèses (les sources sont accessibles facilement : annales, chroniques, registres capitulaires…) sur un temps long (Moyen-âge, époque moderne, peut-être époque contemporaine ?). On peut ici émettre l’hypothèse qu’il s’agirait d’un marqueur de l’importance du diocèse ou des politiques religieuses menées à l’intérieur du royaume, ou à l’échelle de la chrétienté (avant et après le concile de Trente…).

 

Concernant le regard sur le Temps : explorer aussi la manière d’écrire l’Histoire du Limousin à travers les époques (mon mémoire de Master envisageait cet aspect pour un territoire plus vaste que le Limousin). Ce thème demande aussi d’observer comment les artistes et artisans limousins représentent les évènements du passé, ou d’un passé mythique (vêtements, tenues, projection du temps présent sur le temps passé)

 

Sources : - Les Histoires du Limousin (Bonaventure de St-Amable, Pierre Robert ; des Histoires parfois incluses dans des Histoires plus larges : Aquitaine par Bouchet, Poitou par Besly…) - Les œuvres d’art allant des émaux, porcelaines, peintures et sculptures (dans les églises notamment) (la Base Joconde du ministère de la culture en recense pour Limoges) pour une appréhension culturelle du temps : comment on représente les époques à une autre époque, les récits mythiques à une époque donnée ? (il y a notamment un travail sur les émaux de Limoges de Camille Grand-Dewyse qui pourrait être élargi à d’autres œuvres d’autres domaines et d’autres époques).

 

Pour une Histoire contrefactuelle, l’exercice semble difficile mais au combien intéressant. J’ajoute aux propositions de M. Chanaud : - Et si Turgot n’était jamais devenu intendant du Limousin ? (les progrès que l’on attribue à Turgot auraient-ils eu lieu ? Turgot serait devenu ministre par la suite ?) - Et si le duc d’Anjou avait gagné la bataille de La Roche l’Abeille ? (en n’envisageant pas la question d’un point de vue national mais local : le devenir de l’armée protestante, imaginer la mémoire d’une victoire d’une place lointaine du Limousin) - Et si le soulèvement ligueur de 1589 avait réussi ? …

 

Je veux bien m’engager dans quelques-unes de ces pistes : la manière d’écrire l’Histoire du Limousin dans les écrits historiques de l’époque moderne (et pourquoi pas contemporaine), les aspects religieux ou civiques du temps, ou encore les aspects culturels du temps.

1 Source principale : Dictionnaire de l’historien, Cl. Gauvard et J.-Fr. Sirinelli (dir.), Paris : PUF, 2015.